Afrique : le narratif comme levier stratégique dans les recompositions géopolitiques

Depuis une quinzaine d’années, l’Afrique fait l’objet d’une production discursive intense et concurrentielle. Le continent est successivement présenté comme un espace de rivalités entre puissances, un terrain d’influence stratégique, un enjeu sécuritaire ou un marché d’avenir. Ces lectures, largement diffusées, donnent l’illusion d’une compréhension globale des dynamiques africaines. Elles masquent pourtant un phénomène devenu central dans les recompositions géopolitiques contemporaines : le rôle du narratif comme instrument stratégique à part entière.

Dans les rapports de force actuels, l’enjeu ne se limite plus à la redistribution des partenariats économiques ou sécuritaires. Il réside dans une lutte pour l’interprétation des faits. Qui définit le cadre de lecture dominant de l’Afrique ? Quels chiffres sont mis en avant, lesquels sont minimisés ? Et selon quelles logiques certains récits parviennent-ils à s’imposer durablement dans l’espace public africain et international ?

Le narratif, infrastructure invisible du pouvoir

Le narratif ne relève ni du slogan ni de la communication promotionnelle. Il constitue une infrastructure immatérielle de pouvoir, qui structure la compréhension du réel, hiérarchise les responsabilités et conditionne l’acceptabilité des décisions politiques, économiques et diplomatiques.

Cette dimension est devenue centrale à mesure que l’Afrique a gagné en poids démographique et stratégique. Selon les Nations unies, la population africaine atteindra environ 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, soit près d’un quart de la population mondiale. Cette dynamique modifie les équilibres globaux, accroît la pression sociale interne et renforce l’attention stratégique des puissances extérieures.

Parallèlement, l’Afrique concentre une part décisive des ressources critiques nécessaires à la transition énergétique mondiale, notamment le cobalt, le manganèse, le lithium et certaines terres rares. Ces données objectives constituent la matière première des récits contemporains. Le narratif n’invente pas les faits : il les sélectionne, hiérarchise et relie pour produire du sens — et, ce faisant, orienter les décisions

Données économiques et récits géopolitiques concurrents

Les chiffres économiques jouent un rôle central dans cette bataille narrative. En 2023, les échanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique ont atteint environ 282 milliards de dollars, un record historique. Ce chiffre est fréquemment mobilisé pour illustrer un basculement géo-économique durable au profit de Pékin.

L’Union européenne conserve, de son côté, un poids économique significatif, représentant environ 20 % des exportations africaines et une part importante des investissements directs étrangers. Toutefois, cette présence ne se traduit plus mécaniquement par une influence politique ou narrative dominante.

L’approche européenne, fondée sur les normes, la conditionnalité et des cadres institutionnels complexes, fait face à des limites croissantes : lenteur des mécanismes de financement, perception d’asymétrie dans la définition des priorités et difficulté à produire un récit lisible dans un environnement de concurrence accrue. La montée en puissance de la Chine, avec des investissements rapides et un discours pragmatique de non-ingérence, et celle de la Russie, via un narratif de rupture avec l’ordre occidental, ont contribué à fragmenter l’espace narratif africain.

Les initiatives européennes récentes, telles que Global Gateway, traduisent une volonté de repositionnement stratégique. Leur impact reste toutefois conditionné à des résultats tangibles et à la capacité de l’Union européenne à proposer un récit autonome, et non uniquement défensif.

Les États-Unis : narratif stratégique et instruments coercitifs

Depuis la publication de la U.S. Strategy Toward Sub-Saharan Africa en 2022, les États-Unis ont opéré un retour stratégique explicite sur le continent africain. Leur approche repose sur un narratif structuré autour de trois axes : valeurs démocratiques, sécurisation des chaînes critiques et alignement stratégique.

Ce discours est étroitement associé à des instruments concrets. Les États-Unis ont suspendu ou réorienté des aides bilatérales à plusieurs pays africains à la suite de ruptures de l’ordre constitutionnel, notamment au Mali, en Guinée, au Burkina Faso et au Niger. En janvier 2026, l’administration américaine a également annoncé la suspension du traitement des visas d’immigration permanente pour 75 pays, dont 26 pays africains.

Officiellement justifiée par des considérations budgétaires et administratives, cette décision constitue en réalité un signal narratif fort : l’accès à la mobilité et à certaines formes de partenariat devient conditionné à des critères définis unilatéralement. La politique intérieure américaine se transforme ainsi en outil de pression externe, intégré au dispositif stratégique global.

Sécurité, souveraineté et concurrence des récits

Les enjeux sécuritaires constituent un autre champ majeur de confrontation narrative. Des rapports européens et universitaires documentent la présence d’opérateurs de sécurité russes dans au moins seize pays africains depuis le milieu des années 2000. Ce fait objectif alimente des interprétations opposées : diversification souveraine des partenariats pour certains gouvernements africains, facteur de déstabilisation pour de nombreux acteurs occidentaux.

Parallèlement, le discours de souveraineté s’est imposé comme un narratif structurant pour de nombreux États africains. Il s’appuie sur des évolutions mesurables. Selon Reuters, les actifs gérés par les fonds souverains africains, les banques publiques et les institutions étatiques approchent 1 000 milliards de dollars. Cette capacité financière accrue renforce les marges de négociation, mais reste sous contrainte de résultats concrets : emploi, chaînes de valeur locales, résilience macroéconomique.

Le narratif comme variable de décision stratégique

Pour les décideurs publics, les institutions internationales et les entreprises, ces recompositions narratives ont des effets directs. Elles influencent l’acceptabilité sociale des projets, la perception des partenaires et la stabilité des environnements d’investissement.

Un projet d’infrastructure peut être perçu comme un levier de développement ou comme une nouvelle forme de dépendance selon le cadre narratif dans lequel il s’inscrit. Le corridor de Lobito, soutenu par des initiatives occidentales pour sécuriser l’accès aux minerais critiques, illustre cette ambivalence : instrument de souveraineté économique régionale pour certains, épisode de rivalité géo-économique mondiale pour d’autres.

Maîtriser le sens dans un environnement de concurrence accrue

Les recompositions géopolitiques africaines ne peuvent plus être analysées uniquement à travers les flux financiers, les accords diplomatiques ou les dispositifs sécuritaires. Elles se jouent aussi dans l’espace du sens, là où se construit la légitimité des actions.

Dans un environnement marqué par une concurrence accrue des influences, la capacité à produire un narratif fondé sur des données vérifiables, cohérent dans le temps et aligné sur les réalités locales constitue un levier stratégique décisif. En Afrique, plus que jamais, le pouvoir ne réside pas uniquement dans l’action, mais dans la manière dont cette action est interprétée, contestée ou acceptée.

Annexe – Sources

– Nations Unies, World Population Prospects
– FMI, Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa
– Reuters, Africa nears record $1 trillion in state-owned assets under management
– Commission européenne, données commerce UE-Afrique
– Brookings Institution, Foresight Africa
– Le Monde, dossiers Afrique et sécurité
– Forum on China-Africa Cooperation (FOCAC), documentation institutionnelle
– Rapports européens et universitaires sur les sociétés de sécurité privées en Afrique
– Documentation publique sur le Lobito Corridor (Global Gateway, G7 PGII)

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